ALSACIENS D'EUROPE

Michèle Léonidopoulos
et son cœur binational

Michèle Léonidopoulos a le cœur en deux parties. Franco-grecque, par mariage, elle cultive ses deux amours sans choisir. De la Grèce, elle tire son bonheur de vivre. Avec l’Alsace, elle retrouve ses profondes racines.

« J’avais 17 ans quand j’ai découvert la Grèce. Dans ma classe, j’avais des amis grecs qui m’ont proposé de partir en vacances avec eux dans leur pays. » Depuis cette période, Michèle Léonidopoulos ne cesse d’aller découvrir ce pays qui la fascine. « On faisait une à deux îles différentes par séjour. J’aimais ce pays comme lieu de vacances. » Quelques voyages plus tard, elle y rencontre celui qui deviendra son mari, Dimitri, un jeune ingénieur francophile et lettré. « En 1977, j’ai décidé de retourner en Grèce mais définitivement. Par amour… En 1978, je me marie, en 1979, j’ai mon premier enfant », raconte-t-elle.

Au début, l’amour aidant, elle s’acclimate tant bien que mal. Pourtant, très vite, elle souffre de l’absence de ses proches. Et des difficultés d’adaptation : « Je ne parlais pas le grec. Je suis partie sans réfléchir aux conséquences d’une rupture totale avec mon pays. Je me suis rapprochée d’autres Français et d’Anglais. » La langue, elle l’apprend dans la vie quotidienne : le marché, les coups de fil avec sa belle-mère, etc. « Au marché, je montrais ce que je voulais et j’ai appris petit à petit, à comprendre d’abord, à parler ensuite. Cela m’a pris six mois pour saisir ce qu’on me disait. Je voulais absolument comprendre ce que j’entendais à la radio et à la télévision ! »

Chef d’entreprise partie de rien

 Opiniâtre et volontaire, Michèle Léonidopoulos souhaite aussi reprendre la vie professionnelle qu’elle avait quittée en France. Au baptême (orthodoxe) de son premier enfant, elle fabrique ce qu’il lui faut. « Pour un baptême orthodoxe, il faut plein de choses pour l’enfant : une sorte de grand trousseau avec des boîtes, des croix, des sous-vêtements, etc. » Son entreprise a débuté comme cela, presque par hasard. Très vite, elle s’associe avec une amie et reçoit des commandes d’une grande marque, Tartine et chocolat. L’aventure de Pastel Paris durera vingt ans. « On a essuyé les plâtres, mais au bout de trois ans, j’avais trouvé mon indépendance. Plus de 70 boutiques en Grèce distribuaient nos vêtements et objets originaux. »

Les deux associées travaillent à domicile, créant tout elles-mêmes.  Surtout, elles apprennent sur le tas le fonctionnement des Grecs : « Ce n’est pas que les Grecs ne payent pas, mais ils payent quand ils veulent, eux ! » Un peu compliqué pour tenir une comptabilité… « On payait nos charges et c’était parfois difficile, alors on allait nous-mêmes récupérer notre argent. » Le décès de son mari stoppera net cette belle dynamique. Michèle Léonidopoulos, à 52 ans, se retrouve subitement veuve et ne parvient pas à surmonter le deuil.

Le retour aux sources salutaire

Ce qui la sauve ? Sa rencontre avec l’Amicale des Alsaciens et amis de l'Alsace en Grèce. Elle assiste à des conférences, retrouve d'autres expatriés lors d'événements. « Quand j’ai commencé à bosser pour l’amicale, j’ai retrouvé mon équilibre. » Présidente de ce groupe depuis treize ans, elle multiplie, dans la mesure des maigres moyens de l’association, les rendez-vous pour les Alsaciens d’Athènes, mais fait surtout découvrir la culture alsacienne à un public grec.

Ses attaches alsaciennes sont plus profondes qu’elle ne l’imaginait : « J’avais appris l’allemand à l’école pour traduire les lettres de mon arrière-grand-mère que j’avais trouvées un jour. Ma mère, qui n’était pourtant qu’à moitié alsacienne, nous avait transmis les coutumes de la région. » Un attachement d’autant plus étonnant que Michèle Léonidopoulos est née en 1952 à Madagascar, au hasard de la vie professionnelle de son père, Marc Faurie, un Lorrain qui travaillait dans l’import-export. Et elle a vécu essentiellement à Paris. « Je n’ai pas de maison familiale en Alsace même si ma grand-mère habitait à la Robertsau. Mes arrières-grands-parents étaient eux originaires de Lapoutroie. » Sa vie est désormais rythmée par la fabrication de bredalas, de tourtes et autres tartes flambées qu’elle fait découvrir à ses amis grecs.

La place Syntagma, en début de journée comme en fin, est un point névralgique de la circulation à Athènes.

La place Syntagma, en début de journée comme en fin, est un point névralgique de la circulation à Athènes.

Les Grecs ne prennent pas de petit-déjeuner. Mais vers 10 h, ils viennent acheter des pains parsemés de sésame, à 0,50 euros pièce.

Les Grecs ne prennent pas de petit-déjeuner. Mais vers 10 h, ils viennent acheter des pains parsemés de sésame, à 0,50 euros pièce.

On trouve de nombreux vendeurs de ce type sur les trottoirs d'Athènes, entre produits touristiques et presse locale.

On trouve de nombreux vendeurs de ce type sur les trottoirs d'Athènes, entre produits touristiques et presse locale.

Il existe encore des cabines téléphoniques en Grèce. Sans doute à cause des tarifs de la téléphonie mobile.

Il existe encore des cabines téléphoniques en Grèce. Sans doute à cause des tarifs de la téléphonie mobile.

Les vendeurs de pains au sésame ne chôment pas.

Les vendeurs de pains au sésame ne chôment pas.

Place Syntagma, des agoras sont organisées pour inciter les gens à aller voter aux élections européennes.

Place Syntagma, des agoras sont organisées pour inciter les gens à aller voter aux élections européennes.

Même dans la crise,
« les Grecs ne sont pas
devenus europhobes »

La crise de 2009 a frappé de plein fouet la Grèce. Aujourd’hui encore, le pays panse ses plaies et tente de surmonter les efforts exigés par l’Union européenne. Après avoir failli sortir de l’Europe, les Grecs n’en ont pas fini avec cette crise, violente pour la classe moyenne. « Les prix ont grimpé en flèche. Les impôts ont surtout augmenté. Un impôt de secours sur la propriété a été créé, l’Enfia. Il devait être en place pour deux ans, mais il s’est installé », explique Michèle Léonidopoulos. « 80% des Grecs sont propriétaires. C’est dans la mentalité : les parents se tuent au travail pour construire un logement pour eux, puis pour leurs enfants. » Cet impôt sur la propriété est indexé sur les mètres carrés. « Moi, par exemple, je suis propriétaire d’une grande maison que nous avions fait construire quand nous travaillions tous les deux, mon mari et moi. » Aujourd’hui, Michèle Léonidopoulos est touchée par cet impôt qu’elle qualifie de « profondément injuste ». Elle peine à entretenir cette grande bâtisse, dans une commune de la banlieue chic d’Athènes, sans se résoudre à la quitter. « Certains propriétaires sont désormais incapables de payer ce nouvel impôt et sont obligés de quitter leur logement. On ne compte plus les gens qui ne réussissent plus à payer l’électricité également. »

La seule chose abordable, se nourrir

L’Enfia est l’enfant de la crise avec l’Europe. Il a été instauré pour renflouer les caisses grecques mais contribue au climat d’austérité que vit le pays depuis 2009. « On a vécu 15 coupures de retraite avec des baisses. Ça a rendu la vie impossible. Désormais, je ne touche plus que deux-tiers de la pension de réversion que l’Etat me payait. Je ne touche pas encore ma retraite, parce que c’est à 67 ans pour les femmes ici. » La vie quotidienne est aussi compliquée. Il n’y a qu’une chose qui reste abordable, selon Michèle Léonidopoulos : « Se nourrir. On va au marché. Les fruits, les légumes, c’est pas cher du tout et on a une grosse production de qualité ici. Beaucoup de mes amis viennent au marché d’Athènes pour faire leurs courses, plutôt qu’au supermarché ». En revanche, tout le reste a augmenté, même le pain : « La téléphonie, ça coûte une fortune (60 euros le forfait). Avoir une voiture, ça coûte très cher, aussi bien pour la faire rouler que pour la faire réparer en cas de panne. Au début de la crise, les gens ne roulaient plus en voiture. Maintenant, ça revient. »

« On va s’arrêter dans cette station, c’est la moins chère d’Athènes », s’écrit soudain Michèle Léonidopoulos. En Grèce, le sans plomb 95 peut coûter jusqu'à 1,60 € le litre, le super monte à 1,69 € le litre dans certaines stations-service, soit les mêmes tarifs qu’en France, où tout le monde croit que l’essence est la plus chère d’Europe…

«  Un effet positif sur l'administration »

Pour autant, si les Grecs ont souffert des restrictions imposées par l’Europe, ils ne sont pas devenus subitement europhobes selon Michèle Léonidopoulos. « On a eu le choix de partir ou pas. Ils ont choisi de rester. Les Grecs aiment l’Europe mais en sont désenchantés. Ils ont l’espoir au fond d’eux. Mais ils ont le sentiment d’avoir été abandonnés lors de la crise des migrants. Ils ont soif de reconnaissance, de considération. Quand l’Europe a imposé à Aléxis Tsipras [NDLR : l'actuel Premier ministre] de rembourser, c’est la classe moyenne qui a trinqué, tendant désormais vers la pauvreté. Ça n’a pas aidé l’économie grecque. »

Pourtant, pour Michèle Léonidopoulos, les Grecs ont surmonté les épreuves : « Ils ont un bon tempérament, ils sont habitués à vivoter et sont gais de nature. Ils se débrouillent. » Beaucoup d’Athéniens ont tout de même choisi de quitter la ville. Les magasins ont fermé par dizaines, Athènes en garde des traces profondes. « Pour renflouer les caisses, on a vendu le port du Pirée aux Chinois, des aéroports dans les îles à des Allemands… », soupire Michèle Léonidopoulos.

Les Grecs, s’ils ne sont pas europhobes, ont cependant un gros ressentiment face à l’Allemagne qu’ils accusent de ne pas vouloir payer la dette de guerre… de 1945. Les « Grexiteurs », s’ils existent, sont minoritaires dans la vie politique actuelle et issus essentiellement de l’extrême gauche. « L’Europe a exigé de très nombreux changements : ça a eu finalement un effet positif sur l’administration. On était très en retard dans l’organisation, ça s’améliore vraiment. Le problème du pays, c’est le départ de nombreux jeunes diplômés au moment de la crise… »

 « J’espère que les gens vont aller voter », lance Michèle Léonidopoulos. S’ils n’y vont pas, ce ne sera pas faute de communication : les panneaux publicitaires regorgent d’affiches, les partis tiennent des permanences dans les rues, des agoras évoquant l’Europe se tiennent place Syntagma, centre névralgique de la ville.

Le lieu préféré de Michèle

La richesse de la gastronomie grecque

Loin des quartiers les plus touristiques d’Athènes, le petit quartier de Petralona regorge de « koutoukis », des petites tavernes, qui offrent une cuisine traditionnelle sans prétention à des prix défiant toute concurrence.

Comme par exemple, au Lemonanthos, à l’angle des rues Troon et Kydantidon, où on vous accueille avec un verre de tsipouro, une eau-de-vie de marc grecque, l’autre alcool national après l’ouzo. Suis le pain grillé à l’huile d’olive parsemé d’origan qui accompagnera tout le repas.

Avec une carte en grec, je me laisse guider par mon hôte d’un jour, amoureuse de ce village dans la ville : ce sera la salade du grand-père, composée de tomates, salade verte, vinaigre balsamique, croutons de caroube et mizithra, un fromage grec. « Le vinaigre balsamique provient du Péloponèse », confie Michèle Léonidopoulos.  

On trempera goulument le pain grillé dans la fava, un plat qui pourrait ressembler à de l’houmous, fait de lentilles jaunes cuites lentement jusqu’à évaporation de l'eau, broyées à la fourchette, dans lesquelles on incorpore de l’huile d’olive, du citron, des oignons et parfois du paprika.

Pour compléter, la patronne nous a vanté les mérites de la pêche du jour : c’est parti pour un calamar grillé à la plancha. Tout ceci arrosé d’un petit rosé local de belle facture.

« To logariasmo parakalo » pour finir. Ça veut dire quoi ? L’addition, enfin. A 29,30 euros pour deux, on peut même apprendre à dire merci en grec : sas efcharistó !

Pour commencer, c'est au tsipouro qu'on trinque.

Pour commencer, c'est au tsipouro qu'on trinque.

Le pain grillé à l'huile d'olive et à l'origan, pour se mettre en bouche.

Le pain grillé à l'huile d'olive et à l'origan, pour se mettre en bouche.

La fava, un plat à base de lentilles jaunes.

La fava, un plat à base de lentilles jaunes.

La "salade du grand-père" d'après la carte : une merveille simple et goûteuse.

La "salade du grand-père" d'après la carte : une merveille simple et goûteuse.

Un calamar pêché le matin même, cuit à la plancha.

Un calamar pêché le matin même, cuit à la plancha.

Testé et approuvé par votre envoyée spéciale !

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