ALSACIENS D'EUROPE

François Haller:
« L’Alsace et la Suède
ont des valeurs communes»

Né en Alsace, François Haller, 30 ans, a suivi sa femme suédoise à Stockholm. Il dit s’être facilement intégré, notamment du fait des valeurs communes du protestantisme entre sa région et son pays d’accueil.

L’Europe, l’Alsacien François Haller est pour à 100% puisque c’est grâce à elle, via le programme Erasmus, qu’il a rencontré en 2009 Karin Häger, celle qui allait devenir son épouse. Les deux jeunes gens étaient alors étudiants à l’INP, Institut national polytechnique, à Grenoble, dans le génie industriel. L’année d’après, celle qu’il appelle sa « princesse suédoise » lui a fait faire un tour de son pays pour le convaincre de venir vivre chez elle. Opération séduction réussie, d’autant plus que François avait envie d’« une expérience professionnelle à l’international ». Mais il leur faudra attendre quelques années pour s’installer à Stockholm.

François Haller a grandi à Schiltigheim. Son  père est originaire d’Hinsbourg, près de La Petite-Pierre, et sa mère,  d’Ostheim. Ses parents sont très engagés dans la vie paroissiale protestante et l’adolescent a suivi leur trace, notamment aux éclaireurs. Il est convaincu que sa religion a facilité son intégration en Suède, où plus de 80% de la population appartient à l'église évangélique luthérienne : « L’Alsace et la Suède ont des valeurs communes issues du protestantisme, le travail, la structure, l’ordre et la propreté, explique le jeune homme. Des valeurs qu’on partage Karin, nos parents respectifs et moi ».

Le retour de la princesse suédoise
à La Petite-Pierre

Ses divers diplômes en poche, François Haller décroche un stage dans l’ouest de la Suède, chez Volvo aéro ; six mois qui lui permettent d’apprendre la langue. Son premier contrat, il ne le trouve pas à Stockholm, mais en Norvège, chez le même employeur. Rapidement rejoint par Karin, les amoureux y restent quatre ans. « C’était  une expérience incroyable ! », racontent-ils, séduits par la beauté des paysages et surtout « la vie et le sport en plein air ». Sans compter les conditions salariales qui sont « encore meilleures qu’en Suède. Ce sont les émirs aux yeux bleus ». C’est en janvier 2016, que l’Alsacien est embauché chez Scandinavian airlines, à Stockholm ; des bureaux situés non loin de la résidence de la princesse Victoria. Aujourd’hui, responsable d’achats, il dirige une équipe de 15 personnes et gagne très confortablement sa vie, comme son épouse.

Le mariage est célébré en septembre 2016 en Suède pour le volet civil et à La Petite-Pierre pour la cérémonie religieuse et la fête. « C’était le retour d’une princesse suédoise à La Petite-Pierre, puisqu’Anna-Maria Vasa résida au château au XVIe siècle ! », sourit François. 15 mois plus tard naît Bruno, Niels, Albert, le « bébé Erasmus ». Installé dans son appartement au nord de Stockholm, le couple profite de la réserve naturelle à quelques dizaines de mètres. Dans la mouvance écologique du pays, il trie ses déchets dans trois poubelles différentes et se déplace à vélo.

Karin et François envisagent pourtant un retour en France quand Bruno entrera au collège. « Le système éducatif français a davantage d’atouts que celui de Suède. Ici, c’est un peu plus laxiste », indique l’Alsacien, tout en ajoutant qu’en France, « c’est plus inégalitaire ». « Chez nous, les enfants décident eux-mêmes. L’idée est de les responsabiliser, poursuit son épouse. Du coup il y a moins d’ordre dans la classe. Nos amis français trouvent que le niveau est assez faible ici par rapport à la France ».

« La fourmi et les cigales »

François sait que l’Europe l’a aidé à réaliser son choix de vie. «Pour pouvoir vivre ici, je n’ai eu qu’à présenter un CDI ». Et il précise qu’il peut voter pour les élections locales. Il se sent européen, convaincu d’ « un fonds commun très fort sur la culture, les mœurs », convaincu surtout de «  l’importance de la solidarité entre les pays européens pour exister face aux Etats-Unis et à la Chine ». Karin est également pour l’Europe, mais confie des questionnements : « Avec les pays en crise comme la Grèce, l’Italie, c’est compliqué. La suède donne beaucoup à l’union, est ce que ça vaut le coup ? » Son mari renchérit : « Comme la Suède est un pays très vertueux, il ne faut pas que ce soit la fourmi et les cigales ! » (ndlr la Suède donne 2,6 milliards et reçoit 1,5 milliard).

La jeune Suédoise évoque aussi la vague migratoire, « 400 000 personnes sont arrivées en cinq ans. Il est normal d’accueillir, mais en prenant plus de temps pour que l’intégration soit possible ». Cette question de l’immigration agite ce pays habitué au consensus et compromis. Elle nourrit les Démocrates de Suède, le parti populiste. Karin ne votera pas pour lui, « je ne les supporte pas ! », mais se dit : « à droite et vert, donc au centre »…

« Un équilibre sain entre profession et vie privée »

Vitrine sociale de l’Europe, la Suède est en pointe sur divers sujets de société. Il en va ainsi des congés parentaux, très bien rémunérés, que le pays a réussi à faire adopter par les pères.

Même si la crise migratoire secoue le modèle social suédois (voir plus haut), celui-ci demeure remarquable. L’égalité homme-femme se vit ici « au quotidien », assure François Haller, notamment à travers les congés parentaux. Un système incitatif a été mis en place pour que les pères s’y mettent et ça marche. 480 jours de CP à se répartir entre le père et la mère, rémunérés, les 13 premiers mois, à hauteur de 80% du salaire jusqu’à un plafond assez élevé ; et obligation pour chacun des parents de prendre au moins trois mois pour bénéficier de la totalité de la mesure.

A la naissance de Bruno Haller, Karin a ainsi pris treize mois et François, trois. « En Suède, tout le monde prend des congés parentaux, y compris les pères, indique l’Alsacien. En France, c’est mal vu ; quelqu’un qui voudrait faire carrière n’en prendrait pas ; ici, c’est l’inverse, ne pas prendre le congé paraîtrait bizarre ». Taquine, son épouse précise que les hommes prennent en général six mois et ajoute que l’employeur de son mari avait budgété son congé pour cette durée… François reconnait avoir été « petit bras » sur le sujet, sans doute par une culpabilité toute française. Et pourtant il est conquis par le système : « La Suède permet un équilibre sain entre vie professionnelle et vie privée ». Les deux parents dépassant le plafond pour les indemnités, ils ont bénéficié d’une aide complémentaire de leurs entreprises respectives pour atteindre les 80%. Cerise sur le gâteau, François raconte pouvoir chercher son fils à la crèche à 16 h sans que cela ne pose de problème à ses collègues. Pour compenser, il commence plus tôt le matin.

La Suède moins généreuse que la France

Socialement, le jeune homme estime que « la Suède est moins généreuse que la France ». A raison, selon lui. Il explique, par exemple, payer de sa poche les 120 premiers euros de ses dépenses de santé ; une mesure qui ne concerne pas les chômeurs, les mineurs et ceux qui touchent moins de 1700 € par mois. « Je trouve ça normal. Cela responsabilise les gens. Les suédois vont moins chez le médecin que les Français, ils sont moins hypocondriaques ». Autre exemple : les indemnités chômages. « Ici, elles ne sont pas automatiques, il faut décider de cotiser. Karin et moi, on ne le fait pas. Comme la situation du travail est bonne dans le pays, on se dit qu’on retrouverait facilement un emploi ». Pour l’Alsacien, si le système suédois est plus réduit, il permet un équilibre budgétaire à long terme, ce qui n’est pas le cas de la France selon lui. « L’assistanat, c’est bien quand c’est nécessaire. En France, tout le monde s’estime redevable de prestations ».

« Une société plus apaisée »

Karin met également en avant le haut niveau salarial du pays que n’annihilerait pas un haut niveau de vie. Pas même le prix de l’immobilier « sur-évalué. C’est une des failles importante de l’économie suédoise », poursuit François Haller.   Le Français indique que le prix du m2 va de plus de 10 000€ au centre-ville (comme à Paris environ) à environ 5000 € dans son quartier. Cela serait notamment dû au système de crédit qui permet aux Suédois un surendettement trop élevé.  « Mais à la fin du mois, tu as plus qu’en France », assure sa femme. Quant aux impôts, ils sont d’un montant similaire à celui de la France. « C’est environ 30% en moyenne, sauf qu’ici, le gouvernement en fait meilleur usage », complète, sourire en coin, François.

Et de conclure : « En Suède, les gens ont davantage confiance dans le système et les hommes politiques. Ils seraient presque naïfs ! C’est une société plus apaisée, il y a moins d’agressivité qu’en France. Mais ici, il n’y a quasi pas eu de guerre depuis le XVIIe siècle. Les gens ont vécu de mieux en mieux, sans drame, sans révolution ».

La Suède, fleuron de la transition écologique ?

La Suède est souvent présentée comme le champion européen de la transition écologique. Cette image a récemment été renforcée par la figure emblématique de Greta Thunberg, l’adolescente à l’origine de la mobilisation mondiale des jeunes pour le climat. Il y a aussi le mouvement « flygskam (« la honte de prendre l’avion »). « Récemment, j’ai croisé lors d’un vol une Suédoise qui pensait ne pas parler de son voyage à ses amis de peur d’être mal jugée », raconte François Haller.

L’Alsacien est au cœur de la bataille par son travail à Scandinavian airlines. « Le trafic aérien domestique a baissé l’an dernier en Suède ». Et ce malgré la situation excentrée du pays et ses 3000 km de longueur… « Ma compagnie apporte des réponses en investissant dans le biofuel et avec une compensation carbone par place de nos membres. C’est un dilemme : on veut vendre le plus de billets possibles, mais de façon responsable…».

Un bilan carbone plus élevé

Les Suédois ont pris conscience du réchauffement climatique, d’autant plus que le phénomène est plus accéléré chez eux de par leur proximité avec le Pôle Nord, explique François. « Ils se sentent responsables. Mais avec le flygskam, l’avion est un peu devenu le bouc émissaire. Car à côté de cela, le Suédois roule dans une grosse voiture, est accro au matériel high-tech rapidement obsolète, et surtout consomme beaucoup. Il a honte de prendre l’avion, mais il roule en SUV et mange des avocats du Mexique».

Convaincu que la bataille écologique passera par davantage de « sobriété  en incorporant dans le prix de chaque produit, son coût pour la planète », il est un peu réservé sur le bilan écologique de son pays d’accueil. Il pense que la France vit plus sobrement, tout en précisant que ce n’est pas par choix militant... « Il est intéressant de voir que la révolte des Gilets jaunes est celles de gens qui veulent consommer plus !... Mais c’est facile de dire cela quand on ne compte pas ses fins de mois ».

Le lieu préféré de François Haller

Le caviar nordique

On ne peut pas tout avoir… La Suède ne figure pas sur le podium pour sa gastronomie. Mais elle a néanmoins quelques spécialités et quelques habitudes bien à elle. Comme la tradition quotidienne du « fika », un goûter (pour les adultes) constitué de café accompagné d’une pâtisserie ou de biscuits. « Une sorte de kaffee kuchen ! », commente François Haller. Parmi les plats typiques, à côté des emblématiques « köttbullars », les fameuses boulettes de viande, il y a le lögrom : « Ils appellent ça caviar, mais ce n’en est pas. Ce sont des œufs de poisson de couleur orange accompagnés de crème, d’oignons émincés et de toast ». Il s’agirait d’œufs du lavaret, un poisson de la mer Baltique. L’Alsacien conseille d’en déguster au restaurant Kvarnen à Södermalm, « un ancien bastion syndicaliste avec un côté cantine ». On a testé, et apprécié, accompagné d’un riesling de chez Jean Biechler de Saint-Hippolyte !