Centrale nucléaire
de Fessenheim :
la fin d'une histoire
de 50 ans

Ce mardi 30 juin, le dernier réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim est mis à l'arrêt, marquant ainsi la fin d'une histoire de 50 ans pour cette petite commune de 2400 âmes, et le début d'une autre.

La centrale de Fessenheim, en 1988. Archives L'Alsace/Christophe Meyer

La centrale de Fessenheim, en 1988. Archives L'Alsace/Christophe Meyer

Cinq décennies que la centrale nucléaire fait partie du paysage de la petite commune alsacienne de Fessenheim. Avec l’arrêt des réacteurs, le premier samedi 22 février, puis le second le 30 juin, la centrale entre dans une nouvelle phase : celle de son démantèlement. Déconstruire les bâtiments, retirer les matériels, évacuer substances dangereuses et déchets, assainir les locaux et les sols… la tâche sera complexe, et devrait a priori durer au moins jusqu’en 2040.

Après l’arrêt de ses deux réacteurs, la centrale entrera dans une phase de post-exploitation et de préparation au démantèlement, qui dure cinq ans, selon EDF. Durant cette période, une partie des équipes d’exploitation et de maintenance restera sur le site afin d’effectuer plusieurs opérations : « le déchargement du cœur, l’évacuation du combustible, la vidange des circuits, le démontage des matériels ainsi que l’évacuation des déchets d’exploitation », explique l’exploitant de la centrale à l’AFP.

Pour EDF, l’opération la plus délicate résidera dans l’évacuation des combustibles usés, prévue pour l’été 2023. Le démantèlement à proprement parler n’aura lieu qu’ensuite. Il durera une quinzaine d’années. Selon l’entreprise, le coût est estimé à  350 à 400 millions d’euros. Un rapport parlementaire estime cependant qu’il pourrait être largement sous-évalué.

Opposition chez les salariés

La fermeture de Fessenheim fait face à une forte opposition, notamment du côté de certains salariés. Vendredi 21 février, un agent d’exploitation non syndiqué affirmait que les opérateurs ne découpleraient pas la centrale du réseau. Selon lui, la direction a été prévenue : « On a envoyé un courrier avec nos revendications, comme quoi le compte n’y était pas. »

Par ce mouvement, les salariés expriment une forte colère et tentent de faire pression sur la direction pour obtenir un meilleur accompagnement social de la fermeture du site, principalement le maintien en région. « On voit que les anti-nucléaires ont envie de se faire une grosse fête demain [samedi 22 février], on ne va pas leur donner ça !  On découplera quand bon nous semblera, quand la direction aura répondu à nos attentes », poursuit l’agent d’exploitation.

Ces potentiels grévistes risquaient gros. Selon Alain Besserer, délégué FO, « les agents qui se disent grévistes se verront remettre un courrier de mise en demeure d’agir. Ils s’exposent à des sanctions disciplinaires qui sont, en fait, un licenciement. Le droit de grève est limité dans toutes les centrales nucléaires, il faut faire les opérations liées à la sûreté. Les agents disent que l’arrêt ne relève pas de la sûreté ».

Pour éviter toute sanction, sachant que l’arrêté décidant de l’arrêt du premier réacteur évoque le 22 février, une option aurait été que les potentiels grévistes enclenchent la baisse de charge le 22, mais à 23h59 ; ce qui les aurait laissé dans la légalité.

Les équipes ont finalement choisi d'effectuer les opérations comme prévu.

Un véritable attachement

Au fil des années, les salariés de la centrale nucléaire ont développé un véritable attachement pour cet outil de production. Bruno Fisson est de ceux-là. Cet ancien salarié de la centrale de Fessenheim a pris le virage nucléaire dès le début des années 1970, rapidement en charge de la surveillance et de la sécurité. Quelques années plus tôt, il a rencontré sa fiancée, à la centrale hydroélectrique de Strasbourg. Muté à Chalon-sur-Saône, il a la possibilité de revenir en Alsace, sur un site de Fessenheim en pleine construction.

Le maire de Fessenheim (à gauche), remettant à Bruno Fisson la médaille d'honneur du bénévolat associatif, en 2018. Archives L'Alsace/Christian Werthe

Le maire de Fessenheim (à gauche), remettant à Bruno Fisson la médaille d'honneur du bénévolat associatif, en 2018. Archives L'Alsace/Christian Werthe

« Je n’ai pas hésité. C’était l’aventure. Bien sûr, il y avait des gens qui étaient contre le nucléaire. Mais ils ne savaient pas pourquoi. Ceux qui étaient pour ne savaient pas pourquoi non plus d’ailleurs », plaisante le retraité. Si les premiers contacts avec la population « locale » sont parfois difficiles, ce n’est pas lié à la fonction. « Si hostilité il y avait, c’est parce qu’on était des étrangers, des envahisseurs, et certains se comportaient comme tels, il faut le reconnaître. Ils ne sont pas restés très longtemps. »

Lui construit sa maison à Fessenheim et fait toute sa carrière à la centrale. Sans regret. « Une centrale thermique, vous mettez la main sur une rambarde, elle est noire de poussière de charbon. Tout ça, vous le respirez aussi… »

Descente dans la cuve

Du chantier, il retient cette expérience, forcément unique : « On est descendus dans la cuve avec une échelle coulissante. Avec quelques autres, on a gardé en mémoire tout ce qu’il y avait derrière, l’emplacement, le volume des tuyaux. C’est plus facile quand on l’a vu… » La mise en route, le 7 mars 1977, est fêtée comme il se doit, avec champagne et petits fours. Quelques mois plus tard, une panne générale d’électricité paralyse la France, mais pas l’Alsace, grâce à sa centrale nucléaire. « On était fiers de notre bécane, ce jour-là », sourit Bruno Fisson.

Archives EDF

Archives EDF

Le coeur du réacteur, lors d'une opération de maintenance. Archives L'Alsace/Mathieu Lerch

Le coeur du réacteur, lors d'une opération de maintenance. Archives L'Alsace/Mathieu Lerch

En charge de la sécurité et de la radioprotection, il se concentre sur sa tâche, avec pragmatisme. « On était au boulot, on ne se posait pas de questions idéologiques. Notre travail, c’était de faire en sorte qu’il n’y ait pas d’accident. En profitant de tous les retours d’expérience : là encore, on était les premiers, donc des pionniers. » L’accident de Three Mile Island, survenu le 28 mars 1979 aux États-Unis, dans une centrale d’une conception très proche de celle de Fessenheim, entraîne des améliorations. La prise en compte du risque sismique améliore également la sécurité du site.

« Le risque zéro n'existe pas, dans le nucléaire comme ailleurs. »
Bruno Fisson, ancien salarié de la centrale nucléaire de Fessenheim

L’accident de Tchernobyl, en 1986, n’altère pas la confiance de Bruno Fisson dans la filière. « Est-ce que Tchernobyl aurait pu se produire ici ? Là-bas, il y a eu sept erreurs, combinées, qui ont conduit à la catastrophe. Il en a fallu sept… Ce qui est sûr, c’est qu’il ne faut pas faire n’importe quoi. Le risque zéro n’existe pas, dans le nucléaire comme ailleurs. »

Archives L'Alsace/Jean-François Frey

Archives L'Alsace/Jean-François Frey

Ce qui rend d’autant moins compréhensible, à ses yeux, l’annonce de la fermeture. Bruno Fisson, qui avait assisté, de loin, aux manifestations des « anti », s’est retrouvé à descendre dans la rue à son tour. « Je reste attaché à la centrale. On savait qu’elle fermerait, c’est la logique, rien n’est éternel, mais pas comme ça. Elle ferme pour des raisons idéologiques, pour faire plaisir à quelques-uns. C’est un gâchis. On la ferme parce que c’est la plus vieille ? Mais il y en aura toujours une qui sera la plus vieille ! Cet arrêt, c’est un épisode gâché. »

Annick Waller, ancienne ingénieure de la centrale nucléaire, est également opposée à la fermeture du site :

D'autres, comme Gabriel Weisser, riverain de la centrale, Jean-Marie Brom, physicien directeur de recherches au CNRS et militant antinucléaire, et Lucien Jenny, entrepreneur dans les énergies renouvelables à la retraite (ci-dessous), sont plutôt favorables à la fermeture du site :

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

La centrale de Fessenheim ne se transformera donc pas en coquille vide le 30 juin, date de l’arrêt du second réacteur, même si seule une partie des 2500 salariés que compte le site restera dans les murs afin de participer au démantèlement.

Les élus locaux s’inquiètent pour l’avenir du territoire, qui risque de souffrir non seulement du départ des agents d’exploitation, mais aussi du chômage technique des sous-traitants d’EDF. Sans compter la disparition de l'indemnité accordée par l'État en raison de la présence de la centrale, qui s'élève à 3,4 millions d'euros par an.

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

La centrale en travaux, vers 1975. Archives EDF

Pour rassurer élus et habitants, la ministre de la Transition écologique et solidaire Élisabeth Borne, en visite à Fessenheim ce vendredi 21 février, a annoncé que le territoire ne perdrait aucun emploi. « Avec la reconversion que nous engageons, Fessenheim va rester une terre d’excellence portée par l’innovation, des industries de pointe et l’économie de la transition écologique », indique-t-elle. En tout, 700 millions d’euros d’investissements sont prévus dans la région.

Photo L'Alsace/Hervé Kielwasser

Photo L'Alsace/Hervé Kielwasser

Avec ou sans les Allemands

Lors de cette visite, la ministre a confirmé un projet de « Technocentre » consacré aux déchets métalliques sur le site de la centrale, après sa fermeture. « Nous avons (...) réaffirmé la volonté de l’État de créer, à Fessenheim, un centre d’excellence du démantèlement nucléaire, s’appuyant sur un Technocentre pour le recyclage des matériaux métalliques », a-t-elle précisé.

Ce projet verra le jour avec ou sans les Allemands, a souligné la ministre, qui a déjà assuré qu’il n’y aurait « aucune perte d’emploi » après la fermeture de la centrale.

Samedi matin pourtant, les élus locaux iront brandir une banderole au pied de la centrale, réclamant que l’État n’abandonne pas ce territoire abreuvé depuis 40 ans par les taxes versées par EDF. Ils redoutent que des centaines de familles dotées de revenus confortables ne le quittent.

Archives EDF

Archives EDF

Européenne de Biomasse veut s'installer à Fessenheim

La PME française Européenne de Biomasse, à l’origine du développement d’un biocombustible de chauffage de nouvelle génération, lorgne sur la future zone d’activités EcoRhena pour y installer un site industriel « sûr et non polluant » qui constituerait sa seconde implantation dans le Grand Est, après le site de Pomacle Bazancourt dans la Marne. La construction de ce dernier a été lancée en avril 2019 sur sept hectares et verra la production débuter à l’été.

Selon le dimensionnement du site haut-rhinois, encore à l’étude, de 350 à 700 emplois pourraient être générés, pour un investissement compris entre 50 et 100 millions d’euros.

Y serait produite l’innovation développée ces dix dernières années par l’entreprise : des granulés de bois dits « HPCI » - pour « haut pouvoir calorifique industriel » - qui présentent une qualité élevée de résistance à l’eau et dont le procédé de fabrication permet de recourir à toutes sortes de résidus de bois. Cette matière première proviendrait d’un rayon de 150 kilomètres autour du site, garantissant un fonctionnement en circuit court et un soutien à la filière bois régionale.

« Notre décision est suspendue à la volonté de décarboner le Grand Est »

« Notre démarche est d’inviter les acteurs économiques à utiliser ce produit vert, propre, écologique, en remplacement du fioul, du charbon et du gaz, et de créer une filière d’utilisateurs », indique Jean-Baptiste Marin, le PDG.

Des études de marché ont déjà été conduites par la PME de part et d’autre du Rhin et présagent de l’opportunité de cette implantation géographique. « La région Grand Est est particulièrement boisée, et c’est une région industrielle en recherche de verdissement », analyse Jean-Baptiste Marin qui vise également le marché allemand.

Désormais, l’entreprise et ses partenaires financiers conditionnent la concrétisation de ce projet à des manifestations d’intérêts des acteurs locaux pour alimenter leurs chaudières avec ce combustible. « Futurs fournisseurs, prestataires ou usagers du HPCI » sont invités à adresser leurs lettres d’intérêt. « Notre décision est suspendue à la volonté de décarboner le Grand Est », fait savoir Jean-Baptiste Marin, qui se dit confiant. « Nous sommes en lien avec les communautés de communes alentour, la Région, l’État : tout le monde est intéressé par la création de cette filière ». Filière qui correspond effectivement à l’objectif de « transition vers une nouvelle ère énergétique » fixé par le projet de territoire de Fessenheim.

L’entreprise réunira ses partenaires financiers en comité en octobre prochain. Si la décision était actée, « l’usine pourrait fonctionner d’ici deux ou trois ans ».